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Guinée: la fin de l'impunité a-t-elle sonné?

Moussa Tiegboro Camara fait l’objet de poursuites en Guinée. Sûr de son innocence, ce militaire toujours influent va-t-il payer pour les autres?

 

C’est un cap important, salué par les organisations de défense des droits de l’Homme. Le colonel Moussa Tiegboro Camara, ancien responsable de la junte qui s’est emparée du pouvoir après la mort du président Lansana Conté, fin 2008, va devoir répondre de ses actes devant la justice de son pays. Ce militaire a été inculpé le 1er février pour «présomptions graves d'assassinat, meurtre, viol, pillage, incendie volontaire, vols à mains armées, coups et blessures volontaires, non assistance à personne en danger, tortures, détentions arbitraire, enlèvement, sequestration et violences sexuelles». Une première en Guinée, où beaucoup espèrent la fin de l’impunité.

Le 28 septembre 2009, Moussa Tiegboro Camara était présent au stade de Conakry, où l’armée a tué 157 manifestants, des civils non armés, puis violé une centaine de femmes, pour certaines pendant plusieurs jours. Tout ce que le pays comptait d’opposants manifestait alors contre la candidature à l’élection présidentielle de Moussa Dadis Camara. Ce jeune lieutenant au style fantasque se trouvait à la tête de la junte militaire ayant promis une transition démocratique rapide, fin 2008, pour rendre le pouvoir aux civils. L’officier avait d’abord exclu sa candidature, mais ensuite pris goût au pouvoir…

Ceux qui sont difficile à atteindre

Le nom de Moussa Tiegboro Camara a été cité parmi les responsables principaux du massacre, dans le rapport d’enquête des Nations unies rendu dès le 17 décembre 2009. Il n’est pas le seul, mais les autres sont plus difficiles à atteindre. A commencer par Claude Pivi, l’actuel chef de la garde présidentielle d’Alpha Condé, mais aussi Toumba Diakité, en cavale. Cet officier fait l’objet d’un mandat d’arrêt international mais court toujours, depuis qu’il a tiré, le 3 décembre 2009, une balle dans la tête de Moussa Dadis Camara, le chef de la junte. Egalement mis en cause par l’enquête des Nations unies, Moussa Dadis Camara, opéré au Maroc puis envoyé contre son gré à Ouagadougou, au Burkina Faso, voulait se défausser sur son aide de camp Toumba Diakité de sa propre responsabilité dans le massacre.

Moussa Tiegboro Camara a été entendu le 8 février lors d’une première audience par trois juges d’instruction guinéens, qui lui ont laissé sa liberté. Il est le premier visé parce qu’il est le plus faible, bien qu’il soit toujours à la tête de 300 hommes et occupe le rang de ministre, à la tête d’une agence chargée de la lutte contre le trafic de drogue et le banditisme. Moussa Tiegboro Camara, qui mène cette unité spéciale depuis 2009, défend son bilan, et s’en sert comme ligne de defense. Il a en effet nettoyé la Guinée des «narcos» qui avaient pignon sur rue à Conakry, dans les dernières années du régime de Lansana Conté. Il a aussi été l’un des chefs militaires ayant limité les dégâts lors du massacre du 28 septembre: il a en effet permis l’exfiltration du dirigeant de l’opposition Cellou Dalein Diallo, passé à tabac par les militaires, ensuite évacué sur Dakar avec des côtes cassées. Sans Tiegboro Camara, ce présidentiable aurait pu être tué. 

Une justice guinéenne courageuse

«Qu’il ait compris qu’il ne fallait pas exécuter les leaders de l’opposition ne l’exonère pas de sa responsabilité hiérarchique, notamment dans la question de la préméditation du massacre», estime Florent Geel, de la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH). Cette organisation s’est portée partie civile, dans la procédure en cours en Guinée. Moussa  Tiegboro Camara et ses hommes sont bel et bien entrés dans le stade le 28 septembre avec des membres de la garde présidentielle, rappelle de son côté Human Rights Watch (HRW). Certains des gendarmes de Moussa Tiegboro Camara, facilement identifiables à cause de leurs bérets noirs, «ont pris une part active dans le massacre, et dans une moindre mesure, dans les violences sexuelles qui ont suivi», selon HRW.

Beaucoup saluent le «courage» des juges guinéens, sans doute poussés par les intérêts politiques du moment. Le président Alpha Condé se trouve en effet sous la pression des bailleurs de fonds, pour organiser des élections législatives qui devaient se tenir le 29 décembre 2011, mais ont encore été repoussées. Il a renoué le dialogue avec l’opposition mais cherche à couper l’herbe sous le pied de Cellou Dalein Diallo. Son rival, l’opposant peul, tire une certaine légitimité politique du fait qu’il ait été présent au stade lors du massacre et lui-même victime de violences. Il  ne pourra pas reprocher, désormais, à Alpha Condé de n’avoir rien fait pour rendre justice aux victimes.

Le facteur «armée guinéenne»

En prenant l’initiative, la justice guinéenne évite aussi des remontrances de la Cour pénale internationale (CPI), qui a fait une enquête préliminaire en Guinée, toujours ouverte. Une mission de la CPI est attendue en mars prochain à Conakry, pour suivre l’évolution de la procédure engagée par la justice nationale.

«Cette inculpation est délicate et pas évidente dans le contexte guinéen, rappelle Florent Geel, de la FIDH. Le dossier des juges guinéens n’est peut-être pas parfait, mais il comporte des pièces très intéressantes. Environ 230 personnes, victimes, familles de victimes et parties civiles ont été entendues.»

En d’autres termes, le procès qui commence n’est pas une mascarade. Ses conséquences politiques ne seront pas anodines. L’armée guinéenne est redoutée pour son potentiel de déstabilisation. Elle a commis par le passé bien des putchs et des mutineries, et pourrait s’agiter de nouveau si elle se sent menacée. Alors que la réforme de l’armée constitue l’un des grands chantiers de la présidence Alpha Condé, ce dernier marche toujours sur des oeufs. Il dépend de la protection de Claude Pivi, qui l’a notamment aidé à se défendre lors de l’attaque menée le 19 juillet 2011 contre sa résidence à Conakry. Moussa Tiegboro Camara ne pourra sans doute pas appeler l’état-major à la rescousse: les têtes ont changé, depuis l’élection d’Alpha Condé.

Sur le plan symbolique, le massacre du 28 septembre reste très important. Il a permis, entre autres, l’accession d’Alpha Condé au pouvoir. Sans le massacre, la junte guinéenne n’aurait pas été sous pression internationale pour organiser une vraie transition démocratique, qui s’est soldée par une élection présidentielle fin 2010. Reprise en main par le général Sékouba Konaté, cette junte a su maintenir le bouillonnant Moussa Dadis Camara en exil au Burkina Faso – où il se trouve toujours, assez diminué. En principe, Claude Pivi, Toumba Diakité et Moussa Dadis Camara devraient être les prochaines têtes d’affiche sur la liste des juges guinéens… En pratique, l’inculpation de Moussa Tiegboro Camara, qui pourrait payer pour tous les autres, représente déjà un pas très important. De ceux que les familles des victimes n’osaient plus espérer en Guinée.

 

slateafrique

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