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La Guinée nouvelle

La Côte d'Ivoire, paralysée par la crise politique, s'enfonce dans la pauvreté

Derrière la baie vitrée, un gros rat passe en courant dans un bureau désaffecté du centre commercial et de bureaux des Pyramides, en plein centre d'Abidjan. Exemple de la modernité de la capitale économique ivoirienne dans les années 1970, ce bâtiment d'une dizaine d'étages tombe en ruine dans le quartier administratif et des affaires du Plateau. Bondée le jour, cette zone où se dressent les buildings qui illustrèrent la réussite économique de la "perle de l'Afrique de l'Ouest" est livrée, la nuit, aux bandes de jeunes.



"C'est à l'image du pays. Le développement s'est arrêté il y a vingt-cinq ans. Nous vivons sur des acquis et détruisons notre potentiel", se lamente Jean-Louis Billon, président de la chambre de commerce et d'industrie de Côte d'Ivoire. Depuis la mort, en 1993, d'Houphouët Boigny, le père de l'indépendance ivoirienne, coups d'Etat et rébellions se succèdent. "Et la Côte d'Ivoire s'enfonce dans la pauvreté. Le pouvoir a-t-il conscience que l'accumulation des tensions politiques, économiques et sociales risque de déboucher sur une explosion de colère ?", se demande M. Billon, qui dirige également l'un des plus importants groupes industriels ivoiriens.



Et en effet, en ce début de mois de février, la grogne monte des bidonvilles qui enflent aux abords d'Abidjan. La population de la ville est passée en quelques années de deux à quatre ou cinq millions d'habitants, soit un Ivoirien sur quatre. Dans son quartier populaire d'Abobo-Bekoua, Ali Coulibaly (45 ans), mécanicien auto, se lamente. "Je gagne une misère (l'équivalent de 150 euros par mois) et il n'y a pas un jour sans qu'un cousin, un frère, une soeur, ne téléphonent pour me demander de l'argent. Ils sont plus nombreux ces derniers temps." Selon Jean-Louis Billon, "un salarié ivoirien faisait vivre dix personnes, il y a dix ans. Aujourd'hui, c'est vingt personnes".



Ce n'est pas le blocage politique ni les reports successifs depuis 2005 de l'élection présidentielle qui irritent Ali Coulibaly, même s'il se verrait bien voter, enfin, pour son héros, l'opposant Alassane Dramane Ouattara. L'annonce, le 12 février, par le président Laurent Gbagbo, de la dissolution de la commission électorale et du gouvernement - renvoyant à nouveau le scrutin présidentiel aux calendes grecques - ne le fera sans doute pas descendre dans la rue. Mais les conditions de vie deviennent misérables. "Nous n'avons pas d'eau courante, les services publics se sont effondrés et maintenant c'est l'électricité qui lâche. Ça suffit !"



Préservée jusqu'à ce jour, Abidjan, comme le reste du pays d'ailleurs, connaît depuis le début de février les affres des délestages électriques plusieurs heures par jour. Les autorités ont averti qu'il faudra au moins trois mois pour réparer la turbine défaillante de la principale centrale thermoélectrique du pays. "Ce qui veut dire : plus de frigos et plus de ventilateur", illustre Ali Coulibaly alors que le thermomètre affiche plus de 30 oC.



Dans les années 1970, la Côte d'Ivoire affichait un PIB supérieur à celui de la Corée du Sud. Inutile, aujourd'hui, de faire une comparaison. Près de la moitié des Ivoiriens vivent sous le seuil de pauvreté, contre 10 % en 2000. "La richesse est très inégalement partagée", souligne en termes diplomatiques, Jean Dollé, le chef de la mission économique française à Abidjan.



"Nous travaillons pour assurer le train de vie de l'Etat, un Etat prédateur qui organise le dépeçage de l'économie sur le dos des Ivoiriens en prétextant la crise politique"
, s'énerve M. Billon. Année après année, le pays recule dans les classements internationaux. Il frôle la palme du pays le plus corrompu, selon Transparency International ; celle du moins attrayant pour les investissements étrangers, selon la Banque mondiale. Et sa compétitivité glisse irrémédiablement, d'après le World Economic Forum.



Bien que surendettée, la Côte d'Ivoire ne manque pourtant pas de ressources naturelles (or, diamants...) ni agricoles (cacao, café, noix de cajou, ananas...). De pétrole non plus. Mais ce secteur illustre le système ivoirien. "Les revenus du pétrole et leur utilisation sont totalement opaques ", rappelle Michel Yoboué, de l'organisation non gouvernementale pour une bonne gouvernance Publiez ce que vous payez. "On ne connaît même pas le niveau exact de la production de brut, qui varie, selon les estimations, de 50 000 à 90 000 barils par jour", ajoute-t-il.



"Le potentiel ivoirien est énorme
, plaide Jean Dollé, et l'économie pourra repartir très vite, à condition de surmonter la crise politique." Ce qui n'est pas encore le cas.

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