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Publié par Christophe Ayad

 

 

A l'occasion du 16e anniversaire du génocide au Rwanda, plusieurs publications reviennent sur le rôle de la France au début des années 90 au Rwanda. De «graves erreurs d'appréciation» ont été commises par la France, qui a fait preuve d'«une forme d'aveuglement», avait concédé Nicolas Sarkozy, en février à Kigali, reconnaissant pour la première fois une certaine responsabilité de Paris dans la dérive du régime génocidaire hutu extrémiste. Oui, mais quelles «erreurs»?

 

 

 

 

Dans l'esprit du président français, cette déclaration était plus une manière de clore la polémique que d'ouvrir la porte à une nouvelle enquête. Ce travail appartient aux historiens, estime-t-on au Quai d'Orsay. Et aux journalistes. Commençons par le dossier sur «La France au Rwanda» annoncé en Une par la revue XXI, qui sort le 8 avril en librairie. D'autres posts seront consacrés dans les prochains jours aux autres ouvrages sortis récemment.

 

 

 

«Révélations» annonce en couverture XXI à propos des enquêtes de Jean-François Dupaquier, Maria Malagardis et Jean-Pierre Perrin. Voyons lesquelles.

 

 

    1. Dans «Là haut, sur la colline de Bisesero», Jean-François Dupaquier fait le récit des premiers jours de l'opération Turquoise -opération militaro-humanitaire controversée et destinée à «stopper les massacres»- à travers le témoignage long et détaillé de l'adjudant-chef Thierry Prungnaud, gendarme du GIGN.

Il est envoyé en élément précurseur sous le commandement du COS (Commandement des opérations spéciales). Pendant plusieurs jours, il ne comprend rien à la situation. Et pour cause. Voici le tableau de la situation qu'on lui a dressé avant sa mission: «Les Tutsis exterminent les Hutus. Nous sommes venus pour les protéger, mettre fin aux massacres (...) Votre rôle est de vous informer de la situation sur le terrain, de voir où en sont les rebelles du FPR». C'est exactement le contraire de la réalité: les Tutsis sont massacrés par les Hutus et le Front Patriotique Rwandais (FPR) n'est en rien impliqué dans le génocide, qu'il cherche plutôt à stopper.

 

 

 

Quand il comprend ce qui se passe, Prungnaud alerte ses supérieurs, qui le placent sous le commandement de Marin Gillier, un officier respecteux des ordres. Pas question donc d'aller sur la colline de Bisesero, où Prungnaud soupçonne un massacre d'une ampleur sans précédant. Trois jours plus tard, le gendarme enfreint les ordres et finit par s'y rendre, où il découvre un charnier de plusieurs milliers de corps et quelques survivants. Gillier le rejoint et alerte le commandement, qui envoie enfin des renforts pour protéger les derniers rescapés tutsis.

Prungnaud n'est pas un inconnu. Cet homme, qui s'illustrera plus tard en prenant d'assaut l'Airbus d'Air France détourné par des terroristes algériens des GIA à Marignane en décembre 1994, était cité par Patrick de Saint-Exupéry (directeur et fondateur de XXI) dans un reportage pour Le Figaro en 1994, précisément à Bisesero: réalisant que deux ans auparavant il avait entraîné la garde présidentielle rwandaise, c'est-à-dire le fer de lance des génocidaires, Prungnaud s'effondre devant le journaliste.

 

 

 

Le témoignage de Prungnaud, qui a quitté l'armée en mauvais termes, était en fait déjà paru à France-Culture et dans Le Point en 2005. Il disait l'essentiel de ce qu'il raconte dans l'enquête de Dupaquier, sans entrer dans les détails. Il révélait aussi avoir vu des militaires français entraîner des civils rwandais en 1992 dans le parc naturel de l'Akagera, ce qu'il confirme à Dupaquier. Rien de nouveau donc mais un récit beaucoup plus détaillé et dont le principal intérêt est la façon dont l'état-major de Turquoise a induit ses propres soldats en erreur sur la situation régnant au Rwanda.

 

 

 

Méprise ou malveillance? En tout cas, cela pourrait se révéler gênant pour le commandement de l'opération dans le cadre de l'instruction menée au Tribunal des armées suite aux plaintes de rescapés tutsis sur les agissements de l'armée française pendant Turquoise. Sur la controverse qui oppose Patrick de Saint-Exupéry à l'armée française (et notamment à l'amiral Marin Gillier), le premier accusant l'état-major d'avoir délibérément laissé les massacres se poursuivre à Bisesero alors qu'il était au courant, notamment suite aux rapports envoyés par un certain «Diego», cité en 1994 par Saint-Exupéry, l'article de Dupaquier n'apporte pas de preuve définitive de la mauvaise foi de Marin Gillier. Au contraire, ce dernier apparaît plutôt comme un officier discipliné et obéissant. En revanche, il renforce les soupçons pesant sur l'état-major de Turquoise, qui disposait, semble-t-il, de plusieurs sources sur Bisesero.

 

 


    2. Dans «Quinze jours dans la vie de Madame», Maria Malagardis enquête sur Agathe Habyarimana, la veuve du président assassiné le 6 avril 1994.

    AgatheCette femme dévote et mystérieuse est récemment revenue dans l'actualité lorsque, cinq jours après la visite de Nicolas Sarkozy à Kigali, elle était interpelée par la police dans le cadre d'une demande d'extradition du Rwanda, qui a peu de chances d'aboutir. La demande d'extradition remonte à l'automne dernier, ce qui est assez surprenant vu la lourdeur de l'accusation de Kigali, qui la soupçonne d'être un cerveau du génocide.

 

 

Agathe Kanziga (son nom de jeune fille) est aussi poursuivie en France pour complicité de génocide par le Collectif des parties civiles pour le Rwanda. Son rôle est difficile à définir: soupçonnée du pire, entourée d'extrémistes, ambigüe dans ses propos et entêtée dans sa négation du génocide des Tutsis, elle reste difficile à «coincer», notamment à cause de l'absence de preuves écrites. Je le sais assez pour avoir enquêté sur elle et l'avoir rencontrée en 2007.

 

 

Le principal intérêt de l'enquête de Maria Malagardis tient dans le récit d'un déjeuner le dimanche 3 avril 1994, trois jours seulement avant l'attentat. Tout l'Akazu, le clan extrémiste entourant Agathe, surnommé la «petite maison» par les Rwandais, est réuni. Dommage que le seul témoin extérieur, le diplomate camerounais Jacques-Roger Booh-Booh, cité sans être nommé, ne revienne pas sur cette réunion, où semblent se faire jour des dissensions dans le clan présidentiel. Tout le reste (les appels à la vengeance d'Agathe, l'assassinat des employées tutsis de l'orphelinat Sainte-Agathe, l'évacuation des orphelins après tri ethnique et l'accueil par Paris de la veuve) n'est pas très neuf et était déjà connu.

 

 


    3. Enfin, le long article de Jean-Pierre Perrin sur «Barril, l'affreux» ou les tribulations du capitaine Popaul au pays des Mille Collines. Ce n'est pas parce que Jean-Pierre Perrin est un collègue de bureau, mais c'est là qu'on en apprend le plus. Notamment que Paul Barril, ancien gendarme de l'Elysée à la réputation sulfureuse, et Kagame se sont rencontrés bien avant la guerre et le génocide de 1994 à Paris.

 

 

Surtout, l'article récapitule toutes les allées et venues de Barril au  Rwanda, où il a frayé avec les pires extrémistes avant, pendant et même après le génocide. Barril est omniprésent: on se souvient de l'épisode lamentable de la fausse «boite noire» de l'avion d'Habyarimana, présentée triomphalement comme une preuve à charge contre le FPR, jusqu'à ce qu'on apprenne que ce Falcon n'était pas équipé d'une boite noire mais d'un simple enregistreur.

 

 

Au-delà de ses multiples implications (contacts avec les services de renseignements rwandais, livraisons d'armes durant l'embargo, contrat de formation avec le gouvernement intérimaire, contrat passé avec Agathe Habyarimana, participation aux combats, récupération de soit-disant preuves matérielles après l'attentat, etc.), une question domine: où était et que faisait Barril le 6 avril? Il est toujours resté évasif sur ce point - «sur une colline quelque part en Afrique» - mais le plus étonnant, c'est que ceux dont le rôle est de faire la lumière sur l'attentat n'ont pas été très curieux à son égard: ni la mission Quilès d'information parlementaire, encore moins le juge d'instruction antiterroriste Bruguière, qui a mené une instruction sur l'attentat du 6 avril 1994, utilisant pour traducteur l'ancien espion en chef du régime Habyarimana (!) et ancien officier traitant de «Bravo», alias... Paul Barril.

 

 

 

Le juge Trévidic, qui a repris l'instruction Bruguière, pourrait bien se montrer plus curieux que son prédécesseur dans les prochains mois...

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