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La Guinée nouvelle

Sembène Ousmane selon Sékouba Konaté

Le président intérimaire de la Guinée, le général Sékouba Konaté, c’est connu, est un homme peu loquace. Pourtant, après de longues semaines de discussion avec ses proches, il a accepté, en février dernier, d’accorder à Jeune Afrique sa première interview (voir J.A. no 2562 du 14 au 20 février 2010). L’entretien avait eu lieu à Cobayah, au domicile du directeur du protocole d’État, Mounir Cissé, dans la nuit du 10 au 11 février, en présence de quelques collaborateurs.



Deux mois après la publication de cette interview, des lecteurs me demandent encore souvent comment est le « général ». C’est difficile de le dire. L’homme a plusieurs facettes. Et, en tout cas, une passion inconnue : Sembène Ousmane, le cinéaste et écrivain sénégalais. Je l’ai découvert un soir alors que nous devions nous voir pour qu’il jette un coup d’œil sur la version numérique du journal juste avant sa sortie. Je m’étais assurée qu’il n’était plus possible de changer ne serait-ce qu’une virgule dans son interview.
Même s’il s’était montré peu enthousiaste, et même grincheux, pendant l’entretien et la séance photo, il avait l’air très impatient de voir le résultat final. Je suis donc retournée le voir. J’arrive vers 21 heures à son domicile de Taouyah, avec mon ordinateur. Le général me reçoit dans son salon avec ses amis. L’un d’eux l’interpelle sur la (courte) durée de la transition. La réponse est cinglante : « Débrouillez-vous ! Dans cinq mois je pars. J’en ai assez ! » Et l’autre d’insister : « Mais, si tu pars, il faudra trouver l’intérimaire de l’intérimaire. » « Ce n’est pas mon problème », rugit le « Tigre ». Rires jaunes, puis silence. On frappe à la porte. Le garde introduit un jeune soldat accusé d’indiscipline. Savon magistral : « C’est quoi ça ? Pour qui tu te prends ? Et puis, rase cette barbe-là. Tu te crois où ? Demain tu quittes Conakry. Si tu continues comme ça, on te renvoie… » Juste après, un civil arrive. Re-silence. Puis, le général explose : « Toi tu es malhonnête. Ça te portera malheur. Je ne veux plus te voir. Il faut partir. » Hésitation du bonhomme, penaud. Un mastodonte en treillis se pointe devant lui : « Monsieur, on vous a dit de sortir. »
 Entre-temps, le dîner est arrivé. Riz au poisson ou soupe. Je choisis la soupe. Viande, pommes de terre, citron et piment rouge. Ça brûle le gosier, mais je finis l’assiette, par politesse. Le général ne mange pas. Il boit un soda et fume une cigarette. Subitement, il dit : « Ah, j’aime le Sénégal ! Et puis, Sembène là, il est vraiment formidable ! » Silence. Il reprend : « Le mandat et Camp de Thiaroye, c’est très bien. J’ai regardé plusieurs fois ses films. Un grand homme ce Sembène ! Il dénonce des choses importantes. L’injustice, la malhonnêteté…» « Oui, oui », approuve l’assistance. Et arrive enfin le moment où il demande à voir son interview. Il lit tout très attentivement plusieurs fois et commente : « C’est bien. Vous êtes restée fidèle à mes propos. Je suis très content. » Pour finir, il regarde la photo sur laquelle nous sommes tous les deux en pleine conversation : « Ah, ça c’est cool ! » s’exclame-t-il avant de me donner congé.
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