La Guinée nouvelle
19 Mars 2013
La Guinée a-t-elle touché le fond ? La tension est palpable dans le pays depuis quelques jours où des affrontements sanglants ont opposé deux ethnies alors que le pays s’enfonce dans une crise politique sans issue. Kabiné Komara, ancien Premier ministre de la Guinée, revient sur l’actualité de son pays pour Le Soir échos.
En tant qu’ancien Premier ministre, quelle lecture faites-vous de la
situation actuelle dans votre pays ?
C’est dommage qu’on en soit arrivé là. Il y a eu malheureusement mort d’hommes, des innocents ont été blessés et beaucoup de dégâts matériels. Cela est dû, à mon humble avis, à une rupture de
confiance entre les acteurs politiques et au fait que certains d’entre eux sous-estiment l’impact de leur propos sur les populations. Ainsi, ces dernières sont parfois manipulées à des fins
partisanes. Je refuse de croire que le peuple guinéen n’ait plus envie de vivre ensemble. Je pense que la classe politique guinéenne, toute tendance confondue, doit faire preuve de réel sens de
responsabilité et mettre l’intérêt supérieur du pays au dessus et avant tout. Il est palpable qu’après les événements de ces dernières semaines, les Guinéens sont en train d’exprimer leur
ras-le-bol et se sentent pris en otage.
On voit bien que la transition politique en cours a du plomb dans
l’aile. Y-a-t-il encore une chance pour qu’elle soit sauvée ?
Je pense les crises sont parfois porteuses d’espoir et de solutions radicales. L’envergure de la crise que nous venons de connaître a certainement ébranlé les deux camps (l’opposition et le parti
au pouvoir, ndlr). Il faut maintenant une sincère prise de conscience accompagnée d’un sens convainquant de responsabilité. Trop c’est trop, l’image de la Guinée est salie. C’est le manque
d’appréhensions honnêtes et non partisanes et surtout la volonté de vouloir en découdre à tout prix qui nous ont conduit à cette situation. Il est donc grand temps de savoir raison garder.
À votre avis, quelle est la marge de responsabilité du pouvoir dans
la crise actuelle ayant conduit à des affrontements sanglants entre deux ethnies ?
Vous savez, les critiques et les accusation sont faciles, surtout quand l’objectif est de vouloir peindre, d’un côté ou l’autre, l’adversaire comme étant un épouvantail. Mais, en ce qui me
concerne, je refuse de croire que ces personnes que je connais, qu’il s’agisse de membres de la mouvance au pouvoir ou encore ceux de l’opposition, aient donné l’ordre à leurs partisans de tuer
et de brûler. Le désordre passé a été favorisé par l’implication d’une jeunesse guinéenne, malheureusement insouciante, désœuvrée, prête à agir, réagir et parfois à prêter ses bras pour faire
preuve d’actes de destruction et de vengeance. On accuse les autorités de ne rien faire pour résorber le chômage, mais c’est un problème que connaissent tous les pays du monde. Cela ne disculpe
toutefois pas le gouvernement de mettre en œuvre des programmes aboutissant au plein emploi. Il faut reconnaître avec honnêteté que des progrès notables ont été faits dans le cadre de
l’assainissement macroéconomique et financier et aussi dans le cadre de la desserte en électricité ces dernières années. La Guinée revient de très loin et ce n’est pas par un coup de
baguette magique que les choses vont changer du jour au lendemain. La situation ne changera positivement que par un travail concerté et patient. Les destructions de biens matériels, qui ont été
enregistrées lors des dernières manifestations, sont pénalisantes pour la jeunesse elle-même dans la mesure où elles instaurent un contexte d’insécurité qui n’encourage pas les investisseurs et
ceux qui sont porteurs de projets, qu’ils soient Guinéens ou non. Un climat délétère signifie qu’il y aura moins d’emplois créés. Les jeunes doivent donc comprendre que les destructions de biens
ne constituent pas le moyen d’aboutir à ce qu’ils souhaitent. C’est pourquoi je déplore sincèrement que cette jeunesse fasse l’objet instrumentalisation surtout avec raisons sur des bases
d’ethno-stratégie.
L’opposition guinéenne accuse le pouvoir de harcèlement judiciaire
contre ses leaders et aussi de tout faire pour éviter d’aller aux élections. Qu’en dites-vous ?
Les deux parties s’accusent mutuellement. L’opposition dit que le pouvoir refuse de répondre à ses exigences de peur de perdre les élections. De son côté, le pouvoir tient le même propos,
disant que l’opposition a peur d’aller aux élections. Dans un tel contexte, je pense que nous devons avoir des convictions qui transcendent les intérêts personnels et ceux des partis politiques
pris individuellement, car la Guinée a touché le fond. Il est donc temps que le pouvoir et l’opposition dialoguent très sincèrement, sans préjugés, en vue de mettre en place des règles
impartiales pour le scrutin et sortir le pays de la crise. Je pense que les conditions nécessaires à la tenue de ces élections législatives seront ainsi facilement réunies.
Avez-vous un appel à lancer aux hommes politiques et à la société
civile guinéenne ?
Je pense que notre pays dispose d’hommes et de femmes capables, bien avisés, suffisamment conscients des enjeux. Plusieurs associations de la société civile se sont réunies et ont récemment fait
d’intéressantes propositions. Si les gens arrivent à se faire confiance, je parle de la classe politique, il est temps de mettre de côté les désaccords partisans et mesquins et de penser à
l’intérêt supérieur du pays. La Guinée a tous les atouts pour se relever.
Et à la communauté internationale ?
La communauté internationale a déjà beaucoup fait pour la Guinée. J’ai été Premier ministre au début de la transition et donc je sais de quoi je parle. Cependant, mon appel est qu’elle participe
aux efforts de médiation, non pas en substitution mais en soutien aux efforts des Guinéens. Car en effet nous ne devons pas toujours avoir l’attitude en Guinée de ne compter entièrement que sur
la communauté internationale. Toutefois, cela ne veut pas dire qu’on va attendre la communauté internationale pour régler nos désaccords. Il y va de la crédibilité et du respect de toute la
classe politique guinéenne.
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