La Guinée nouvelle
11 Novembre 2010
Le long mur, fraîchement peint d'un vert pimpant, choque au milieu des
bâtisses lépreuses de Conakry. À l'intérieur, les bâtiments neufs, d'un beige rosé, les allées propres, les réverbères et les palmiers en pot ajoutent à la confusion. Au centre de la capitale
guinéenne, le camp Boiroest méconnaissable. Il y a peu, ce n'était qu'une caserne miteuse bordée de cellules où
l'on pouvait encore lire les graffitis désespérés des milliers de victimes, torturées et assassinées là, sous le régime de Sékou Touré. La rénovation des lieux se veut symbolique. Le Goulag
tropical n'est plus.
Mais la peinture ne suffit pas à couvrir le passé et les mauvaises habitudes. Les
patrouilles de militaires en uniformes dépareillés déboulant dans de gros pick-up sur les avenues de la capitale continuent de susciter la crainte très compréhensible des Guinéens. Habitués au
pouvoir et à une impunité to tale, les soldats rackettent ouvertement les passants. Ce mercredi, trois jours après une
élection historique, quand tout le pays attendait dans la fièvre le nom du premier président élu de l'histoire du pays, la vue d'un béret rouge suffisait pour déclencher la rumeur d'un coup
d'État.
«Pour l'instant, l'armée reste neutre et joue le jeu. Les parachutistes ont disparu des
rues au profit des gendarmes. Mais il faut que les résultats du scrutin soient acceptés par tous, sans désordre pour ne pas donner à certains officiers l'occasion de s'immiscer dans le
processus», souligne Mohammed Jalloh, un chercheur, spécialiste de la Guinée. Une peur qui fait sourire le
commandant Naby Camara, alias B52. Dans le salon de sa villa de banlieue aux murs ornés de ses
portraits, le coordinateur de la garde présidentielle clame sa foi démocrate d'une voix lourde: «Le temps des coups d'État est passé. C'est l'heure de la démocratie. Même si un militaire voulait
prendre le pouvoir, la jus tice internationale ne le laisserait pas faire. Il serait arrêté et emprisonné à La Haye.» La conversion un
rien forcée des galonnés aux vertus républicaines reste fragile.
«Le problème est que l'armée n'en est plus une. Nul officier ne peut prétendre la
commander dans son ensemble», souligne un ancien général. Minées par les rivalités ethniques et de classe d'âge, les forces de défense sont plus connues pour leur indiscipline et leur corruption
que pour leur sens tactique. Au fil des années, les mutineries et les règlements de compte sanglants se sont multipliés. Pour calmer ces séditions dangereuses et reprendre un peu de contrôle, les
régimes successifs ont aligné les concessions financières, les promotions farfelues et les recrutements claniques. Le général-président Lansana Conté, méfiant à l'égard de ses anciens frères d'armes, favorisait les siens, les
Soussous. À sa mort, en 2008, son successeur, le fantasque capitaine Moussa Dadis Camara, a lui aussi cajolé l'armée avant d'être grièvement blessé par son propre aide
de camp. Nommé à sa suite pour conduire la transition vers la démocratie, le général Sékouba Konaté n'a eu, en dépit de son prestige dans les rangs, d'autres solutions que de
desserrer encore un peu plus les cordons de la bourse.
Le bilan de ces embauches et de ces distributions de galons s'est révélé une
catastrophe. Le corps de l'armée n'abrite presque plus de soldats de base mais compte en revanche trois officiers pour un sous-officier. En 2000, les militaires étaient 10.000. Ils seraient
aujourd'hui plus de 45.000, engloutissant à eux seuls 40% de la masse salariale de l'État.
«La réforme des forces armées est le point crucial si on veut résoudre les problèmes
politiques du pays», souligne l'ONG International Crisis Group (ICG). Pour le futur chef d'État, la tâche s'apparentera à un défi. «Il devra
faire face à des dilemmes et des pressions contradictoires», affirme ICG. Or il lui faudra trancher très vite et avec tact s'il veut éviter une confrontation. Nul mieux que Sékouba Konaté ne connaît les défis et les risques qui attendent l'élu. Le président par
intérim n'enlève jamais son gilet pare-balles.