La Guinée nouvelle
5 Juin 2013
Mes frères,
Ayant eu l’opportunité en novembre et décembre derniers de
travailler en Guinée, en tant que Consultant, à l’élaboration d’une stratégie d’accélération de sa croissance économique, j’ ai pu découvrir ce pays merveilleux, extraordinairement doté en
ressources naturelles.
J’avais alors fait le constat que la Guinée pointait en 2011
à la 178 ° place sur 187 selon l’Indice de Développement Humain. Avec un PIB par habitant et par an de 400 $ US, elle fait partie des pays les plus pauvres au monde. Ceci m’avait conduit à écrire
dans mon Rapport, ou plus exactement à m’y écrier : « Situation paradoxale, s’il en est, pour un pays que la Nature s’est comme acharnée à préserver de la pauvreté ! ».
Pendant plus d’un quart de siècle, sous le régime de Sékou
Touré, la Guinée a connu une dictature sanglante, marquée par des options économiques erronées, déroulées sous l’épais brouillard d’un vacarme idéologique axé sur « dignité africaine ». Dignité
!!! Mais de quelle « dignité » peut -on se prévaloir au final, quand on a embastillé, torturé et tué à tour de bras ? Quand on a embourbé dans la misère le pays qui aurait dû être le plus
développé de la sous-région ouest africaine ?
La Guinée a par la suite fait l’expérience d’une autre
dictature, considérablement plus vivable certes, mais marquée par l’amateurisme dans la gestion de l’Etat, l’incurie et la stagnation, grandes et petites querelles politiciennes, la préoccupante
infiltration du pays par des réseaux internationaux de narco-trafiquants.
Je suis Sénégalais, rien de ce qui touche la Guinée ne m’est
étranger, et je me reconnais le droit de parler quand je le crois utile.
Après l’épisode Conté, nous avons offert au monde le
spectacle honteux, triste et finalement sanglant de la parenthèse Dadis Camara. C’est pourquoi « toutes les cloches de mon coeur ont carillonné » (Aimé Césaire), quand nous avons vu la Guinée
s’engager, enfin, dans la voie de la démocratie. Et c’est avec espoir, et indulgence quand il fallait, que nous avons toujours suivi, depuis l’élection présidentielle de 2010, l’évolution de ce
pays plus que frère.
Mais voilà qu’aujourd’hui encore, ressurgissent les démons du
désordre politique, de la division, de la haine et de la mort.
Résidant pour des raisons professionnelles depuis un certain
temps au Libéria, j’ai pu mesurer l’ampleur du désastre causé par 14 ans de guerre civile dans ce pays. Aujourd’hui encore, 10 ans après le retour de la paix, l’onde de choc de cette tragédie se
retrouve au coeur de toutes les difficultés, de toutes les contraintes, de tous les défis économiques et sociaux que le peuple libérien et ses dirigeants s’attachent courageusement à relever.
Imaginez simplement un pays, avec la quasi-totalité de toute une génération de 25/30 ans qui n’a jamais eu la possibilité de s’asseoir sur les bancs d’ une école !
Mes frères, il est encore temps. Préservez la Guinée,
préservez la sous-région, préservez nous d’un autre désastre. On peut toujours allumer un feu dans la brousse, on ne sait jamais quels en seront les ravages. L’éminente philosophe politique
Hannah Arendt, étudiante préférée et amie passionnée de l’immense Martin Heidegger a dit : « L’homme peut savoir ce qu’il fait, mais pas ce que fait ce qu’il a fait ». (Je cite de mémoire, étant
loin de ma « base épistémologique »...) Et qu’en est-il donc quand l’ homme ne sait même pas ce qu’il fait ? Car assurément, jouer avec le feu à l’échelle de tout un pays, c’est manifestement ne
pas savoir ce qu’on fait. La tragédie rôde...Nous sommes inquiets...
A vous mes frères, mes oncles, leaders politiques de tous
bords, que chacun d’entre vous, au plus profond de son âme, dans l’inviolable intimité de sa conscience fasse le choix de placer les intérêts supérieurs du pays au dessus des siens propres. Ainsi
alors, quelques que soient les divergences politiques, vos pas vous conduiront naturellement au lieu unique de convergence où résident la paix civile, la démocratie, le respect du peuple de
Guinée. Dans les circonstances actuelles, le Héros National, c’est celui qui le premier tendra, et maintiendra résolument tendue, la main de la paix à l’autre.
Faites le choix de la concertation démocratique et de la
prospérité et non celui du désordre politique, voie royale vers la guerre.
Fraternellement.
Hamath Sall
Economiste -Consultant.
Ancien ministre au Sénégal.